05 novembre 2006
... et le coeur sec
C'est le grand jour. On va voir quelle tête a cette branche de la famille qu'on n'a jamais vue. Enfin moi, du moins.
Et puis on va voir si ceux qui ont dit qui n'iraient pas sont là quand même.
C'est moi qui chauffe, Papa n'aime pas la conduite capitalienne. Il vient jusqu'au sweet home, où c'est moi qui prendrait le relais, quand j'aurais fini ma tartine au choco parce qu'évidemment, il est à l'avance. Personne ne veut une tasse de café pour éviter de devoir faire pipi là-bas. Penser à des détails aussi prosaïsques dans de telles circonstances m'épate toujours. Mais c'est normal, ma grand-mère est super prévoyante ; elle a dans son sac de quoi faire pâlir Mac Gyver.
Personne ne fait de commentaire sur l'objet de notre déplacement. On parle de tout et de rien. Ce qui témoigne du malaise ambiant parce que quand même, quand on va à un enterrement, on ne peut pas ne pas penser au mort et l'évoquer.
Les GPS de Papa vaut 10 fois le mien - qui me dit de tourner à gauche quand je distingue déjà le bâtiment où je me rends... sur la droite - et on arrive sans encombre.
Y'a des gens sur le parvis, le corbillard est déjà là et seul le compagnon de Tante M. vient à notre rencontre, les autres ne bougent pas, sauf l'autre tante qui est venue quand même, donc, et je me marre. D'abord parce qu'après le cirque qu'elle a fait elle est présente, et qu'en parlant de cirque, on dirait Bozo-le-Clown, avec son pantalon rouge et sa veste jaune. Elle a dû mal comprendre : c'est un enterrement, pas réveillon.
Les Autres et nous allons donc assister à la même cérémonie funèbre sans avoir été présentés. Surréaliste.
Plus je m'approche et plus j'ai envie de me barrer en courant. Je sens... ou plutôt non, je ne sens rien, justement : l'air n'est absolument pas chargé d'émotion, c'est vide, froid. Y'a pas d'onde qui passe. Mon sang se glace. J'ai la désagréable impression d'être seule.
Et c'est presque ça, parce que si on est 15, c'est beaucoup, entre nous, les Autres - qui se réduisent au couple alors que nous, on est là sur 3 générations - et ses quelques amis de la chorale, venus chanter pour elle. Mourir seul et être enterré comme un chien... Plus tard dans l'après-midi, une Tante de l'autre côté de l'autre famille, Patronne du lieu où on s'est restauré, nous racontera qu'il n'est pas rare qu'elle aille aux funérailles de l'un ou l'autre habitué décédé, et qu'elle a assez d'une main pour compter les participants. Dans la Capitale, beaucoup de gens sont des expatriés venus seuls ou en couple pour des raisons professionnelles. Ils se sont éloignés de la famille et ne se sont pas fait beaucoup d'amis dans cette ville si grande où l'on est si seul...
Prosaïque, ma grand-mère gère nos déplacements : puisque les autres vont devant, on y va aussi. Ben oui, faudrait pas qu'on manque ça. C'est vis-à-vis des autres. Paraître, toujours paraître... Voir et être vu... Drôle de mentalité. M'y ferai jamais.
Le prêtre est sympa et comme le compagnon de tante M. est laïque, il a eu la délicatesse de choisir des textes encore chouettes et pas trop empoulés. Le pauvre ne tient pas longtemps à l'évocation des souvenirs qu'on doit garder dans notre coeur et du chemin que la défunte gravit vers le ciel, il fond en larmes, Maman et moi avec, émues rien qu'à le voir ainsi. Même si on est derrière, c'est Papa qui va le soutenir quand il chancelle, les Autres n'ont pas bougé. Je dois faire pipi. On devrait toujours écouter les Aînés.
Les 2 cousines germaines ont les yeux secs, ce sont pourtant, je pense, celles qui connaissaient le mieux tante M. L'autre tante n'a pas l'air plus affectée, elle qui a pourtant été souvent sa compagne de voyage. Envie de m'ouvrir les veines pour faire sortir de moi ce sang que j'ai, pareil au leur : je ne veux pas leur ressembler !!!
Au passage devant le cercueil, son Compagnon s'effondre. Papa est toujours le 1er sur le coup mais cette fois, les cousines embrayent. Enfin. J'ose espérer que ça n'est pas par pur mymétisme...
A la fin de la cérémonie, les Oiseaux noirs alignent la famille pour les condoléances, et nous voilà à la suite des Autres, toujours sans avoir été présentés. Je me retiens d'aller leur serrer la main pour leur présenter mes condoléances, ils ne verraient même pas l'allusion. On serre des mains appartenant à des gens qu'on n'a jamais vus et qu'on ne reverra plus, dont on ne sait même pas ce qu'ils représentaient pour Tante M. Une Dame nous parle de sa voix si pure qui montait vers le ciel. Au moins on sait qu'elle vient de la chorale. Je me rend compte que si elle parlait de sa chorale à chaque fois, je n'ai jamais entendu Tante M. chanter. Et évidemment je regrette de n'avoir pas mieux connu cette candidate malheureuse à mon marrainage. C'est drôle, la vie.
Les Oiseaux noirs nous demandent si on accompagne le corps au cimetière et l'autre cousine s'apprête à dire non quand nous disons oui : le pauvre Compagnon voudrait bien, lui, et ce serait sympa de ne pas l'y laisser aller seul... Nous y allons donc. Le mari de la cousine essaie d'être gentil en m'indiquant le chemin mais mes shakras sont fermés, je sens bien qu'il se force. Il ne me plaît pas, avec sa façon d'entamer une phrase et de la finir en ne regardant déjà plus celui à qui il s'adresse. Il voudrait être ailleurs, c'est évident. Il ne se sent aucunement concerné par ce qui se passe. Il n'aime pas le Compagnon et fait comme s'il n'était pas là, s'adressant à son épouse pour qu'elle transmette.
Le cimetière capitalien est aussi étendu que le village de mon enfance. J'avais naïvement garé Titine à l'entrée, mais un Oiseau noir m'a fait signe de remonter un chariotte et de continuer à suivre le cortège sur 4 roues. C'est un parc d'anonymes où les personnes âgées ne doivent pas pouvoir aller se recueillir sur la tombe de leurs morts faute parce que c'est trop loin. C'est carré, délimité en zones, et les tombes se résument à leur plus simple expression, comme dans un cimetière militaire. Point de monuments, caveaux et pierres tombales familiers : ici, l'on ne voit que petites croix de bois et monticules de terre, avec une pierre ridiculement petite, bien plus que le monticule. Ca fait peur, on dirait que rien ne retient vraiment les morts de gratter la terre pour ressortir. Brrr !
Puis le Compagnon nous offre un verre, ça aurait fait plaisir à Tante M. Et à nous de ne pas le planter là comme un Etranger, qu'il est pourtant aux yeux de la moitié de l'assemblée depuis qu'il s'agit de casser le cochon.
L'atmosphère se détend au bistrot (c'est dingue ce que la convivialité doit à la bière). On se parle enfin, on découvre qui sont les Autres. La Cousine semble touchée par l'affection qu'on s'est témoignée, mes parents et moi, durant la cérémonie. Ma grand-mère en remet une couche en disant combien on est important pour Elle. Je glisse que c'est normal parce qu'on est tous des être humains et qu'il faut s'entraider, se soutenir, que la famille, c'est fait pour ça. Mes parents acquièscent. Le Compagnon dit depuis combien de temps il connaissait Tante M., on se rend compte qu'ils se sont rencontrés l'année de ma naissance. Et un miracle se produit.
La Cousine propose que, si Tante M. n'a rien prévu pour Lui, les cousines demandent à ce qu'il "aie sa part". Je regrette amèrement que l'initiative vienne d'Elle et pas de ma grand-mère mais je suis si contente qu'un peu d'humanité aie pénétré le groupe que je range cette réflexion pour plus tard. Ma grand-mère accepte du reste sans histoire. Et j'en profite pour abonder dans ce sens même si on ne m'a pas demandé mon avis, autant battre le fer pendant qu'il est chaud, et d'insister pour qu'on ne le laisse surtout pas sans logement. C'est le mari qui ronchonne direk' en disant que ceux qui sont absents mais ont leur mot à dire ne seront peut-être pas d'accord. Ca masque mal le fait que c'est son propre désaccord qu'il exprime.
Qu'importe, on progresse. Pourvu que cet élan de coeur tienne le coup face aux inévitables obstacles qu'il rencontrera...
Les Oiseaux
04 novembre 2006
Les mains sales
Tante M a eu le mauvais goût de mourir inopinément.
Non que je considère que l'on doive, en ce cas, envoyer un carton. Mais ce qu'elle laisse derrière elle sent davantage la poudre que le sapin.
Tante M avait des sous. Et pas de descendance.
Inutile de dire, donc, que là où, d'habitude, on entend pleurer, on a plutôt entendu compter.
Le seul qui pleure, c'est son compagnon.
Normal : comme dit l'adage, il ne lui reste plus que ses yeux pour.
Parce que, comme pour un tas de bonnes raisons, ils ne s'étaient jamais mariés.
Et que comme elle est entrée en clinique pour ne plus en sortir, elle n'a pas eu le temps de régler ses affaires.
Donc il perd non seulement sa compagne, mais aussi bientôt son logement et sans doute au moins la moitié de ses meubles (j'espère qu'au moins, la TV est à lui...). Sa vie, quoi. Le monde se dérobe sous ses pieds à un âge où l'on n'aspire plus qu'au calme et à la sérénité. Moche.
Faut dire qu'il cumule : en plus, il est "pas d'ici".
Alors évidemment, ça a donné lieu à un tas de commentaires racistes et xénophobes, expression primaire de la bêtise humaine nourrie à la jalousie, la cupidité et l'envie.
Cet homme, présent dans la famille depuis 30 ans, est redevenu "L'Etranger". Alors on ne fait rien, on ne se mêle pas de ça, hein, si Elle n'a rien prévu pour lui, eh bien tant pis. Il n'est pas "de la famille". Pas plus d'ailleurs que ma mère qui s'est insurgée devant pareille attitude et à qui on a signifié clairement qu'elle ne faisait pas partie de la meute. Une autre tante a même eu la grossièreté sans nom de dire au malheureux que "pour l'enterrement, il faisait comme il voulait, et même une cérémonie musulmane s'il le désirait". Propos d'autant plus déplacés qu'il est laïque convaincu. Mais un moment de honte est vite passé pour une obscurantiste qui s'ignore, jamais sortie de son village, et à qui l'immensité de la connerie des paroles qu'elles à proférées a dû échapper...
Toute cette mascarade est d'autant plus ridicule que les héritiers présumés sont tous d'un âge certain et mourront bien avant d'avoir pu tout dépenser. Et que le grand gagnant de l'histoire sera l'Etat, vu le degré de parenté et le pourcentage de retenue y afférant.
D'une naïveté confondante dans ce genre de situation, je suis restée sur le fesses. Avec le recul, je me demande pourquoi je m'étonne. L'humanité est vile.
Nous fumes 3 à tomber sur notre séant, mon père, ma mère et moi. A ne pas comprendre qu'on puisse sans scrupules jeter un homme âgé à la rue du jour au lendemain par vénalité.
Tour à tour, on a pris notre téléphone et de ses nouvelles. Nous fumes les seuls. Et j'ai été nulle, impuissante devant les sanglots d'un homme brisé, trop touchée et émue pour dire quoi que ce soit d'intelligent. Ma blonditude me pèse, parfois.
On s'est aussi un peu renseigné pour lui, mais la machine étatique est implacable et il n'est de salut pour qui n'est pas marié et n'a pas prévu de documents légaux.
Je me prends à rêver qu'elle appartenait à un mouvement idéologico-religieux et qu'elle lui ai fait don de tout, histoire que les vautours se mordent la queue.
01 mai 2006
Ca fait peur...
J'ai croisé chez une bloggopote les théories pour le moins fantaisistes d'une prétendue pédiatre et souri très fort à la lecture du fait que selon elle, les enfants uniques sont toujours très malheureux car ils se sentent obligés d'être à la hauteur de ce que leurs parents attendent d'eux et de s'en occuper au maximum car les parents n'ont que lui.
A peine le PC coupé, je prends la route et avale le bitume jusqu'au sweethome parental pour une visite de racontage de leurs vacances tout juste terminées.
Maman ouvre, le tablier maculé par cette maladresse héréditaire qui nous caractérisent de ce côté de la branche généalogique. Suivent, dans l'ordre, le Chien et Papa. On ne remet pas comme ça à plus tard 45 kg d'affection qui se jettent dans vos jambes. Je m'occupe donc d'abord du chien. Puis je sers à Papa mon plus beau bonjour, histoire qu'il ne se plaigne pas que je lui préfère le chien. Il m'attrappe contre lui et me serre dans ses bras très fort. Quand il recule, il a les larmes aux yeux.
Maman, hilare, m'explique qu'il a du mal, avec sa fille qui habite si loin et qu'il ne voit plus très souvent.
Je retiens difficilement le fou rire qui me vient au souvenir des propos de la pédiatre, pour pas qu'en plus, il pense que je me fous de sa tronche...